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Dim, Avr

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C'est l'une des jeunes chanteuses algériennes qui ont le plus de succès. Ses tout derniers clips Tlata et Saken Bali font le buzz sur les réseaux sociaux. Dans cet entretien qu'elle nous a accordé, elle nous raconte comment elle vit sont statut de femme artiste, le regard de la société et les différentes contraintes qu’elle rencontre.

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Vous êtes parmi les jeunes chanteuses les plus en vue ces dernières années sur la scène nationale. Comment vivez-vous ce statut ?

Sincèrement, je ne pense pas au statut. Je me concentre sur le travail et la création. Je travaille sur des thématiques qu'on doit aborder aujourd'hui, notamment sur les jeunes et la société. Je prends conscience de ce statut quand je suis sur scène, en face de mon public, après les shows, ou tout simplement quand je partage une de mes œuvres sur les réseaux sociaux. Là, j'ai un feedback direct avec les gens. Et ce sont ces réactions de gens qui me donnent l'énergie dont j'ai besoin pour continuer à croire en ce que je fais, et ce, malgré toutes les difficultés du terrain.

Est-ce que c'est facile, de nos jours, d'être une femme artiste en Algérie ?

Déjà pour être femme tout court en Algérie, c'est difficile. Etre artiste tout court, c'est difficile aussi. Alors, être femme artiste, c'est doublement difficile. La situation est compliquée à gérer. Parce que tout simplement dans notre société, les codes sociaux, les traditions et courants religieux dominants ne veulent pas d'une femme artiste, d'une femme émancipée. 

L'image de la société sur la femme artiste à certes évolué au cours des générations. Nous ne vivons plus au temps de Hnifa, de Chérifa ou de Noura, paix à leur âme. Ce sont de grandes artistes qui ont fait des choix de vie très difficiles pour exister en tant que femmes artistes. Elles ont bravé le fait d'être bannies par leurs familles, par leur environnement et par la société, se retrouvant à vivre dans la solitude. Aujourd'hui, les mentalités ont certes évolué avec la nouvelle génération, car nous sommes plus ouverts sur le monde, notamment à travers les nouvelles technologies de communication, mais cela n'a pas empêché de voir resurgir, à chaque fois, les blocages d'ordre traditionnel ou religieux. Des fois, ces deux facteurs de blocage sont imprévisibles. Vous ne pouvez pas savoir à quel point c'est difficile d'être une femme artiste, qui réclame ses droits, qui montre et assume sa féminité ou qui raconte sa vie. Quand on va dans le même sens que les codes sociaux, la société l'accepte, mais dès lors que tu touches à ses codes sociaux, que tu te rebelles et tu portes des idées qui vont à contre-courant et là, ça pose problème.

Comment concevez-vous la lutte de la femme algérienne pour la conquête de ses droits ?

Vous savez, des fois, on se retrouve devant des situations où la femme est la pire ennemie de la femme. La femme algérienne a toujours vécu dans un environnement qui favorise l'homme. Si tu es l'épouse, tu dois servir ton mari, si tu es la maman, tu sers tes enfants, si tu es la sœur, tu dois faire attention aux frères, car nous sommes dans une société qui dit que «la honte est toujours sur la femme». Tous ces idéaux font que la femme est paradoxalement à la fois victime et coupable. Coupable parce que c'est la femme qui éduque les générations. C'est la femme qui inculque à la femme cette éducation qui consiste à favoriser l'homme au détriment de la femme. Aujourd'hui, je crois que nous devons faire cesser cette éducation qui se perpétue depuis trop longtemps. Aujourd'hui, la femme a intégré à grand pas le monde du travail. Le taux de réussite scolaire des filles est très élevé, et c'est tant mieux. Je pense que cela est un défi relevé la main haute par les femmes. Et cette même femme est prête à relever pleins d'autres défis si on ne la bloque pas. 

Dans l'évolution de cette lutte pour l'émancipation de la femme, il y a quelques organisations et associations féministes connues qui essaient de faire évoluer les choses, mais elles sont peu. Elles sont taxées d'agressivité. On leur colle cette étiquette pour qu'elles ne soient pas aussi fortes et aussi représentatives.
Je pense que la vraie chose qui pourrait sortir la femme de sa situation est qu'elle s'impose par elle-même. C'est de ne pas accepter, tout simplement, toutes ces idées reçues et ces clichés.
Je suis convaincue aussi que les artistes ont un grand rôle à jouer dans cette lutte. C'est justement le pourquoi de ma chanson Tlata. C'est une chanson qui va dans l'optique féministe de la femme qui s'impose. C'est un clin d'œil aux anciennes générations de chanteuses et, aussi, dire que notre génération doit casser ces codes sociaux et imposer une nouvelle mentalité. Evoluer et accepter que la femme soit l'égale de l'homme et qu'elle puisse s'imposer dans tous les domaines de la vie actuelle. Il faut, certes, une volonté politique, mais aussi un courage de la femme elle-même.

Pensez-vous que la marche de la femme algérienne vers son émancipation soit encore longue ?

Cela dépend de nous en tant que femmes. Quand nous voyons tous les ravages que la décennie noire a engendrés et les conséquences du fatalisme qui s'est ancré dans notre société, notamment sur la femme algérienne, je dirai que le parcours est long. Un long travail doit être fait sur la cellule familiale, sur l'école, et aussi une volonté politique claire. L'extrémisme religieux a joué un grand rôle dans le mépris de la femme et de sa soumission. Mais moi, je suis une femme optimiste, et je dirai qu'on pourra complètement changer la donne. Etant née dans le pays des Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali, Fatma N'Summer et de pleins d'autres héroïnes qui ont façonné l'histoire et le destin du pays, je pense que rien ne pourra être fatal pour la femme algérienne. Nous pourrons reconquérir tous nos droits. La période du terrorisme et ses séquelles présentes jusqu'à nos jours ont seulement retardé l'émancipation de la femme algérienne, mais cela ne pourra stopper la marche des algériennes vers leur émancipation. Notre pays ne pourra jamais se développer sans que ses femmes soient émancipées.

Vous êtes sur un projet de nouvel album. pouvez-vous nous dire quand le public pourra enfin le découvrir ?

Oui, je suis sur le projet de mon deuxième album. Si tout va bien, il sera sur le marché vers la fin de l'année 2017. J'ai fait de nouvelles créations qui traitent de beaucoup de sujets et des thématiques sur lesquelles je suis sensible : la femme, le vivre ensemble et beaucoup d'autres choses. J'ai aussi fait des adaptations de chansons du patrimoine national. Je sens que le patrimoine a besoin de revivre, et de le faire découvrir aux nouvelles générations. Cela avec de nouveaux codes et sonorités musicales pour atteindre surtout les jeunes.

De nouveaux projets ?

Je vais tourner un nouveau clip, et si j'arrive à faire une tournée nationale, ça serait très bien !

Entretien réalisé par Arezki Ibersiene