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Lun, Mar

Musique
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Invitée par le Festival culturel nord-africain de Mourad Mahamli, la chanteuse Nouara a livré un spectacle impeccable, mémorable et magique à Montréal.


L'artiste Nouara porte bien le nom de la diva de la chanson kabyle, de l'art tout court. Elle l'a magistralement prouvé en ce samedi 30 septembre 2017 à Montréal. Ses 72 ans n'ont pas affecté sa voix. La perte de la vision n'a pas ébranlé son talent et cet amour fou qu'elle porte pour la chanson : «Je pense que, dès que j'ai quitté le ventre de ma mère, j'ai commencé à chanter. C'est un univers magnifique.» Habillée en tenue kabyle, la majestueuse Rose de Kabylie, d'Algérie et de Tamazgha, fait son entrée sur scène comme les grandes artistes de ce monde. La classe et le charisme illuminaient le collège Jean-de-Brebeuf. La salle était bondée de monde. Le public, acquis depuis des lustres à sa voix et à ses chants, s'est levé comme un seul homme pour la saluer et lui témoigner sa reconnaissance. La reconnaissance pour tout ce qu'elle a apporté à la culture kabyle, amazighe malmenée, censurée, mais toujours vivante, rebelle et déterminée à retentir encore et encore dans tous les coins de ce pays berbère : «J'ai donné des spectacles un peu partout en Algérie. Je disais toujours que les quatre coins de ce pays sont à moi et ce pays est amazigh», dira-t-elle entre deux chansons. Accompagnée par un chef d'orchestre amoureux de tout ce que fait Nouara, M. Salem Kerouche, Nouara était confiante et rassurée. Ils travaillent ensemble depuis plus de 10 ans. M. Kerouche, aussi, était rassuré par le travail titanesque qui a été assumé par Rafik Abdeladim et ses musiciens depuis un moment.

L'admiration

Cette fois-ci, Nouara tenait à ce que des jeunes chantent avec elle : «Il faut toujours donner une chance à la relève. Tous les artistes doivent pauser ce geste», a-t-elle souligné lors du passage de la chorale de Zahia Belaïd à ses côtés. Tous les musiciens jouaient avec talent et cœur. Ils étaient tous en admiration devant la diva. Que dire alors de l'animateur Madjid Benbelkacem? Il buvait ses paroles et scrutait tous ses gestes : «Nous sommes vraiment chanceux de l'avoir, de la voir et de la connaître de près», dira-t-il avec une fierté inouïe et un bonheur indescriptible. 
Le spectacle minutieusement ficelé a été impeccable et bigrement émouvant. Sans entracte, l'artiste a tenu plus de 2 heures debout devant une assistance qui l'écoutait religieusement. Tout le monde connaît ses chansons, mais les écouter rendues par elle en direct donne toujours la chair de poule. Le timbre de sa voix berce et interpelle à la fois. Quand elle chante l'amour, on tombe amoureux de l'amour qui est dans sa coeur. Quand elle chante la patrie et l'identité, on ne peut que rire de la stupidité des guerres et des conflits. Quand elle chante la femme, on saute d'une falaise pour ensuite remonter pour demander pardon à toutes les femmes du monde et surtout aux femmes kabyles que la société oublie souvent de leur témoigner sa reconnaissance à tous leurs dévouements continus. Durant tout le spectacle, les ombres de Cherif Kheddam et de Matoub défilaient. La surprise était cette chanson rendue en duo avec Matoub en direct. La voix de ce dernier faisait oublier au public qu'il était mort depuis 1998. C'était franchement très beau et douloureux.

Emotion

Arrive ce moment dur, émouvant et même intenable de la soirée. La diva ne voit plus. Elle est aveugle. Les multiples opérations qu'elle avait subies n'étaient pas concluantes. Certains spécialistes lui donnaient l'espoir de recouvrir la vue, mais elle, elle n'y croit pas trop. Depuis quelques temps, elle se sent comme une charge. Alors, elle a composé un texte, un message aux siens et à son public dans lequel elle s'excuse de ne plus être autonome. La nuit a étouffé la lumière du jour dans sa tête et dans ses rêves. Elle a également déclaré son amour inconditionnel aux siens et à son public avec une sincérité qui peut soulever les montagnes du Djurdjura en une fraction de seconde. Et le public dans tout cela ? Hommes et femmes sanglotaient. Tout le monde était touché et ému par ce drame qui a secoué l'artiste chérie des Kabyles. Une infirmière kabyle, complètement effondrée, dira : «Je suis prête à donner 100 $ tout de suite. Il faut qu'on fasse quelque chose, trouver des spécialistes qui pourraient accomplir des miracles.» D'autres personnes, dès qu'elles avaient su pour la maladie de Nouara, avaient commencé à contacter des instituts réputés pour leur expertise dans le domaine des yeux. 
En somme, cette soirée était brillante, émouvante et historique. Nouara, l'artiste, la femme, la Kabyle, l'Algérienne, Tamazight était imposante sur scène. Le public, hommes et femmes étaient unis autour des messages d'amour, de paix, d'égalité et de fierté d'être soi-même. Nouara a trouvé les portes de l'art ouvertes pour elle, le cœur du public acquis pour elle et l'âme des racines ancrés dans sa tête et dans son cœur. Personne ne pourra les ébranler ou les fermer. Tout chez elle est aussi immense que le ciel d'été peuplé d'étoiles et d'étincelles. Son nom est et restera à jamais gravé dans les annales de l'histoire contemporaine d'un peuple qui ne plie jamais. Tanemmirt, chère Nouara, pour tout ce bonheur que tu sèmes partout où tu passes. 

D. A.